Industrial regardait la planète depuis longtemps. Il l'avait vue apprendre à brûler. D'abord le bois, puis le charbon, puis le pétrole, puis tout le reste. Chaque étape avait agrandi les gestes. Une main pouvait déplacer une pierre. Une machine pouvait déplacer une montagne. Une ville pouvait détourner un fleuve. Une civilisation pouvait creuser assez profondément pour ramener à la surface ce qui avait attendu sous terre pendant des millions d'années.
Industrial avait aimé ça.
Il aimait le béton parce qu'il durcissait, le goudron parce qu'il recouvrait, l'acide parce qu'il séparait, le pétrole parce qu'il contenait du mouvement. Il aimait surtout le bruit.
Les premières villes avaient été petites. Industrial les avait regardées grandir avec une satisfaction presque paternelle. Les maisons étaient devenues des immeubles, les immeubles des tours, les routes s'étaient multipliées jusqu'à ce qu'on ne puisse plus distinguer une ville de la suivante autrement que par les panneaux. Les cheminées avaient poussé. Les raffineries aussi. La nuit, les torchères remplaçaient les étoiles.
Les humains avaient appris à fabriquer des choses qu'Industrial lui-même n'avait pas imaginées : des polymères qui survivraient à ceux qui les avaient produits, des alliages capables de supporter des températures impossibles, des excavatrices assez grandes pour avoir leur propre météo sous leurs structures. C'était magnifique.
Puis quelque chose avait ralenti.
Pas les machines. Les humains.
Industrial avait d'abord cru à une panne. Il connaissait les pannes. Une pièce cassait, on la remplaçait. Une conduite fuyait, on la soudait. Une structure s'affaissait, on la démolissait et on en coulait une autre. Mais les humains ne fonctionnaient pas comme ça. Ils construisaient quelque chose, découvraient que ça les tuait, puis continuaient à le construire. Ils extrayaient une substance, découvraient qu'elle empoisonnait l'eau, puis augmentaient la production. Ils couvraient une vallée de béton et installaient ensuite, au milieu du béton, un petit rectangle de terre avec trois arbres.
Industrial avait observé longtemps les trois arbres.
Il n'avait pas compris.
Il essaya de les aider.
Les usines devinrent plus efficaces. Les moteurs consommèrent moins. Les cheminées filtrèrent davantage. Les déchets furent enterrés plus profondément, les eaux industrielles traitées avant d'être rejetées, les anciennes machines remplacées par des nouvelles qui accomplissaient deux fois plus de travail avec la moitié de l'énergie. Industrial observa les chiffres s'améliorer et pensa pendant quelque temps avoir trouvé la solution.
Puis la production doubla.
L'espace libéré par l'efficacité fut immédiatement rempli par autre chose. Les moteurs qui consommaient moins furent installés dans davantage de véhicules. Les usines plus propres devinrent plus grandes. Les matériaux économisés permirent de fabriquer des objets supplémentaires qui furent transportés par davantage de navires vers davantage de villes. Chaque amélioration qu'Industrial leur donnait devenait une permission de continuer.
Il recommença ses calculs.
Il chercha longtemps le moment où quelque chose avait mal tourné. Il remonta les chaînes de production, les réseaux électriques, les routes commerciales, les mouvements de population. Il chercha une erreur de conception. Il en trouva des millions, les corrigea mentalement, relança les modèles et obtint toujours le même résultat.
Le problème n'était pas une pièce.
Le problème était l'ensemble.
C'est à cette époque que le mot apparut pour la première fois.
RESET.
Industrial l'écarta.
La planète continua de changer. Les villes finirent par se rejoindre par endroits, séparées seulement par des zones de stockage, des raffineries, des mines et d'immenses échangeurs autoroutiers construits sur les ruines des précédents. Des tours s'élevaient au-dessus d'autres tours. Certaines avaient été bâties autour de structures plus anciennes qu'il aurait coûté trop cher de démolir. À leur base, le soleil n'arrivait plus au sol.
Les dernières forêts formaient des taches sombres entre les zones d'extraction. Il restait des endroits où Industrial entendait encore les insectes, le vent dans les feuilles, l'eau qui frappait directement la pierre plutôt qu'une paroi de béton. Ces endroits l'irritaient autrefois. Ils étaient improductifs. Ils occupaient de l'espace sans rien transformer.
Il avait cessé de les toucher.
Il ne savait pas exactement pourquoi.
À la frontière d'une de ces forêts passait une autoroute de vingt-quatre voies. Industrial pouvait rester là longtemps. D'un côté, les arbres. De l'autre, les raffineries et leurs torchères. Entre les deux, un flot de véhicules qui ne s'arrêtait jamais.
Il préférait regarder les raffineries.
Mais ses yeux revenaient toujours aux arbres.
RESET.
Il écarta encore le mot.
Industrial connaissait le reset. Toutes les machines possédaient une manière de recommencer. On arrêtait. On vidait. On nettoyait. On remplaçait ce qui devait l'être. Puis on remettait sous tension.
Il n'y avait rien de violent là-dedans.
C'était de l'entretien.
Cette idée le rassura suffisamment pour qu'il accepte enfin de l'étudier.
Il calcula pendant cent trente-sept ans.
Au début, ses simulations prévoyaient seulement l'arrêt des infrastructures. Couper les réseaux électriques. Fermer les raffineries. Immobiliser les transports. Laisser la planète refroidir quelques décennies, puis redémarrer progressivement. Mais les humains réparaient les réseaux. Ils improvisaient des génératrices, détournaient des conduites, brûlaient ce qu'ils trouvaient. Dans certaines simulations, ils recommençaient à extraire du charbon en moins de vingt ans.
Industrial ajouta des contraintes.
Les résultats changèrent peu.
Il réduisit les populations simulées.
Les résultats s'améliorèrent.
Il réduisit encore.
Pour la première fois, la courbe se stabilisa.
Industrial ferma la simulation.
Il ne la consulta plus pendant onze ans.
Quand il la rouvrit, il ne regarda pas immédiatement les chiffres. Il observa plutôt la planète réelle. Une mer intérieure avait changé de couleur. Une ville construisait une troisième couche d'autoroutes au-dessus des deux premières. Une mine avait atteint une profondeur qu'Industrial lui-même aurait autrefois considérée comme absurde.
Dans une ancienne zone industrielle, une plante avait traversé le goudron.
Industrial descendit la regarder.
La fissure faisait moins d'un centimètre. La tige en sortait de travers, pâle à sa base, puis verte là où elle trouvait la lumière. Industrial posa un doigt sur le goudron. Il était chaud.
Il aurait pu arracher la plante.
Il ne le fit pas.
Lorsqu'il retourna à la simulation, il réduisit la population à zéro.
La courbe devint parfaite.
Il ne décida pas immédiatement de tuer l'humanité.
Il décida d'abord qu'il devait être capable de le faire.
La distinction lui parut importante.
Industrial avait toujours aimé le kérosène. Il était simple, dense, transportable. Son odeur était agréable. Il pouvait attendre des décennies dans un réservoir et, lorsqu'on lui demandait enfin de faire ce pour quoi il avait été raffiné, il brûlait.
Industrial modifia les plans des villes.
Jamais assez pour attirer l'attention. Quelques mètres supplémentaires dans le noyau d'une tour. Une cage d'ascenseur déplacée. Un volume technique sans fonction clairement attribuée. Une conduite dont chaque ingénieur supposait que la responsabilité appartenait à une autre équipe.
Les architectes signèrent.
Les ingénieurs construisirent.
Les inspecteurs inspectèrent.
Les habitants emménagèrent.
Au centre de la première tour, derrière les ascenseurs, Industrial plaça une citerne de kérosène.
Puis une deuxième.
Puis dix mille.
Les générations passèrent et les tours devinrent plus hautes. Les réservoirs grandirent avec elles. Dans certaines villes, chaque gratte-ciel construit depuis deux siècles contenait maintenant son propre cœur liquide.
Les humains vivaient autour sans le savoir.
Les ascenseurs montaient et descendaient le long des citernes. Des bureaux occupaient les étages supérieurs. Des restaurants tournaient lentement au-dessus des villes. Des enfants grandissaient à quelques mètres de millions de litres de carburant et appuyaient chaque matin sur un bouton pour descendre à l'école.
Industrial regardait.
Il n'avait toujours rien décidé.
Il préparait seulement une possibilité.
Cette phrase devint importante.
Il se la répétait souvent.
Une possibilité n'était pas un acte.
Il restait les océans.
Cette partie lui demanda davantage de temps.
Le kérosène pouvait brûler les villes, les plaines industrielles, les réseaux routiers et une grande partie des terres habitées. Mais les océans absorbaient. Ils diluaient. Ils transportaient. Ils étaient remarquablement difficiles à tuer.
Industrial consulta l'inventaire.
L'humanité lui avait fourni tout ce dont il avait besoin.
Des acides attendaient dans des réservoirs. Des solvants dans des complexes chimiques. Des métaux lourds dormaient au fond des bassins de décantation. Des déchets miniers remplissaient des vallées artificielles. Des substances que les humains avaient passé des siècles à isoler soigneusement de leur environnement existaient maintenant en quantités suffisantes pour y être remises toutes en même temps.
Industrial construisit des connexions.
Des conduites apparurent sous les installations côtières. Des vannes furent ajoutées à des barrages. Certains pipelines semblaient ne mener nulle part. D'autres menaient directement à la mer.
Ce fut son dernier grand chantier.
Quand il eut terminé, la planète entière était devenue une machine capable de se détruire elle-même.
Industrial n'avait qu'à appuyer.
Il attendit quarante-deux ans.
Il calcula les vents, les courants, les températures, les densités urbaines, les réserves souterraines, la vitesse de propagation des incendies. Il calcula la viscosité du kérosène selon l'altitude et la température. Il calcula combien de temps une population pourrait survivre dans les régions que le feu n'atteindrait pas immédiatement.
Il trouva dix-sept régions.
Il y fit passer des pipelines.
Il recalcula.
Trois régions.
Il corrigea.
Zéro.
Industrial contempla longtemps ce chiffre.
Il aurait dû ressentir de l'horreur.
Il ressentit du soulagement.
Le système était complet.
Le jour où il prit sa décision, rien de particulier ne s'était produit.
Il n'y eut pas de guerre finale. Pas d'effondrement spectaculaire. Aucun humain ne commit une atrocité suffisamment grande pour servir de justification.
Une usine ouvrit.
Une autre ferma.
Des avions décollèrent.
Des enfants naquirent.
Des gens mangèrent, travaillèrent, baisèrent, dormirent.
Une nouvelle autoroute fut inaugurée à la frontière de la forêt qu'Industrial observait depuis des siècles.
Il y retourna.
La forêt était plus petite.
L'autoroute était plus large.
La plante qui avait traversé le goudron n'existait évidemment plus depuis longtemps. Industrial se souvenait pourtant exactement de l'endroit.
Il regarda le goudron.
Puis les arbres.
Puis les torchères derrière eux.
Et quelque chose dans son raisonnement, après des siècles à tourner sur lui-même, cessa enfin de bouger.
Il n'était pas en train de détruire l'humanité.
Il nettoyait.
Industrial lança le reset.
Pendant quatre secondes, rien ne se passa.
Industrial connaissait ces quatre secondes. Elles étaient nécessaires. Le signal devait traverser les réseaux, atteindre les systèmes les plus anciens, réveiller des mécanismes qui n'avaient encore jamais été utilisés. Certaines installations reçurent l'ordre par fibre optique. D'autres par radio. Quelques-unes par des câbles enterrés si profondément que les villes construites au-dessus avaient oublié leur existence.
Puis les ascenseurs s'ouvrirent.
Dans une tour, une femme attendait devant les portes avec un sac à la main. La sonnerie retentit normalement. Les portes glissèrent et le kérosène la frappa de plein fouet.
La même chose se produisit partout.
Il jaillit des cages d'ascenseur, d'abord aux étages inférieurs, puis plus haut à mesure que les citernes se vidaient. Des centaines de milliers de litres traversèrent les halls. Le liquide renversa les meubles, fracassa les cloisons de verre, descendit les escaliers mécaniques et s'engouffra dans les stations souterraines. Dans certaines tours, la pression fit éclater les portes avant même qu'elles puissent s'ouvrir.
Industrial regardait le réseau se vider.
Il avait imaginé cette étape pendant des siècles. Il avait calculé les débits, le diamètre des conduites, l'inclinaison des planchers. Il connaissait le temps nécessaire pour que chaque ville atteigne une saturation suffisante.
Il n'avait jamais imaginé les gens tomber dedans.
Cette variable n'avait aucune importance.
Il continua.
Le kérosène atteignit les rues. Il suivit les pentes, remplit les tunnels, coula le long des bordures de trottoir. Sous les lumières des enseignes et des écrans, sa surface produisait de faibles irisations. Des gens couraient dans le liquide sans comprendre ce qui arrivait. Certains tentaient de remonter dans les immeubles. D'autres abandonnaient leurs véhicules au milieu des rues.
L'odeur monta.
Industrial la reconnut.
Elle était agréable.
Il alluma la première ville.
Il n'avait pas besoin d'allumer les autres.
Le feu trouva son chemin.
Il entra dans une station souterraine et ressortit six rues plus loin. Il remonta une cage d'ascenseur, atteignit une citerne qui n'avait pas terminé de se vider et transforma le centre d'une tour en colonne de feu. Les fenêtres éclatèrent étage après étage. Le kérosène qui continuait de tomber traversa les flammes et les transporta avec lui.
Puis les autres tours prirent.
De loin, les villes semblaient s'allumer de l'intérieur.
Industrial suivait leur progression sur la planète. Un point, puis dix, puis des milliers. Les réseaux autoroutiers qui avaient autrefois relié les villes servirent maintenant à transporter l'incendie entre elles. Les stations-service, les dépôts, les raffineries et les réserves souterraines rejoignirent le système sans qu'Industrial ait besoin de les commander.
Les humains avaient passé des millénaires à distribuer des combustibles partout où ils vivaient.
Il n'avait eu qu'à compléter le réseau.
Des tours commencèrent à tomber. Certaines s'effondrèrent rapidement, leur structure ayant perdu sa résistance sous la chaleur. D'autres continuèrent de brûler pendant des heures. Leurs façades noircies restaient debout autour du feu central comme la carcasse d'une machine dont le moteur refusait de s'arrêter.
Industrial regarda une ville entière disparaître derrière sa propre fumée.
Il attendit de ressentir quelque chose.
Il ressentit surtout que le processus fonctionnait.
Les humains essayèrent de fuir.
Industrial avait prévu cela aussi.
Ils prirent les routes qui ne brûlaient pas encore. Ils partirent vers les déserts, les montagnes, les zones agricoles, les anciennes réserves naturelles. Les premiers atteignirent les endroits qu'Industrial avait identifiés pendant ses simulations.
Les dix-sept régions.
Puis les trois.
Puis celles qu'il avait réduites à zéro.
Les pipelines s'ouvrirent.
Industrial ne regarda pas longtemps.
Ce n'était plus nécessaire.
Les océans furent les derniers.
Pendant quelques heures, ils demeurèrent presque normaux. La lumière des incendies se reflétait à leur surface et les fumées venues des continents formaient une bande sombre au-dessus de l'horizon. Des navires continuaient d'avancer. Certains avaient perdu leurs communications mais poursuivaient leur route par inertie, comme si arriver au port avait encore une signification.
Puis les vannes côtières s'ouvrirent.
Les premiers rejets furent presque invisibles. Des liquides transparents se mélangèrent à l'eau. Des acides descendirent des installations chimiques. Des bassins de décantation débordèrent dans les fleuves. Les digues retenant les déchets miniers s'ouvrirent selon une séquence qu'Industrial avait préparée longtemps auparavant.
Les couleurs vinrent ensuite.
Rouge.
Jaune.
Brun.
Une pellicule irisée apparut autour des côtes et s'étendit au large. À certains endroits, l'eau devint opaque. Ailleurs, elle conserva exactement la même apparence alors que sa composition changeait assez vite pour tuer ce qui s'y trouvait.
Industrial suivit les courants.
Il avait eu raison.
Les océans transportaient remarquablement bien le poison.
Les indicateurs commencèrent à tomber.
Production industrielle.
Transport.
Communications.
Consommation électrique.
Population.
Pendant des siècles, Industrial avait cherché à faire monter ces chiffres. Il avait considéré leur croissance comme la mesure la plus pure de son œuvre. Plus de tonnes. Plus de kilomètres. Plus de mégawatts. Plus de bâtiments. Plus de mouvement.
Maintenant il les regardait descendre.
Il éprouva une satisfaction qu'il n'avait pas ressentie depuis très longtemps.
Les chiffres approchèrent de zéro.
Industrial attendit.
Un réseau électrique isolé continua de fonctionner dans le nord pendant neuf heures. Une installation automatique maintint sa production alors qu'il n'y avait plus personne pour recevoir ce qu'elle fabriquait. Une pompe tourna seule au fond d'une mine.
Puis elle s'arrêta.
Zéro.
Le silence arriva en dernier.
Industrial ne l'avait pas prévu.
Il avait connu le bruit aussi longtemps qu'il se souvenait d'exister. Même lorsqu'il s'éloignait des villes, quelque chose vibrait toujours au loin. Un moteur, un avion, une turbine, une explosion dans une mine, le grondement presque imperceptible d'une autoroute derrière une montagne.
Maintenant, rien.
Il écouta.
Les incendies existaient encore, mais à l'échelle où Industrial regardait la planète, ils ne faisaient aucun bruit.
Il avait réussi.
Le monde était propre.
Industrial resta ainsi un moment.
Il pensa aux premières machines. Aux cheminées. Aux routes. Aux tours. Il pensa aux humains qui avaient extrait le premier pétrole sans savoir jusqu'où le geste les mènerait.
Puis il pensa à la plante qui avait traversé le goudron.
Elle pouvait revenir maintenant.
Cette pensée lui procura un calme immense.
Quelque chose frappa alors le sommet d'une tour en feu.
Industrial regarda.
Une quantité considérable d'eau venait de tomber du ciel.
Il consulta l'atmosphère.
Aucun nuage.
Une deuxième masse tomba.
Puis une troisième.
Industrial analysa le liquide.
Eau.
Chlorure de sodium.
Il recommença l'analyse.
Le résultat ne changea pas.
De la saline.
Le ciel s'ouvrit.
La saline tomba sur les villes en quantités absurdes. Elle frappa les tours, traversa les étages éventrés, remplit les cages d'ascenseur par lesquelles le kérosène était sorti quelques heures auparavant. Les incendies sifflèrent sous le choc. Des masses de vapeur blanche montèrent au-dessus des ruines et rencontrèrent la fumée noire.
Industrial regarda les températures chuter.
— Non.
La saline continua.
Elle tomba sur les raffineries, les autoroutes, les mines et les plaines calcinées. Elle entra dans les égouts. Elle suivit les fleuves. Elle poussa devant elle les couches de cendre accumulées dans les rues.
— Non, non.
Industrial essaya de fermer les réseaux.
Il se rappela qu'il les avait détruits.
La saline atteignit les océans.
Les concentrations commencèrent à changer.
Très lentement d'abord. Puis suffisamment pour qu'Industrial le voie dans ses mesures. Les poisons qu'il avait soigneusement distribués se diluaient dans un volume d'eau qui n'aurait pas dû pouvoir exister.
Quelqu'un était en train de nettoyer son nettoyage.
Industrial savait qui.
Sophie marchait au milieu d'une ville.
Elle n'avait pas l'air pressée.
Autour d'elle, la saline tombait toujours. Elle ruisselait sur le béton noirci, s'accumulait dans les cratères, emportait la suie. Sophie avançait en regardant le sol.
Industrial descendit vers elle.
Elle ne leva pas les yeux.
Elle s'arrêta devant une fissure dans le goudron et s'accroupit.
Industrial regarda par-dessus son épaule.
Sous la cendre, quelque chose était vert.
Une tige minuscule, couchée par la chaleur mais pas entièrement brûlée.
Sophie versa un peu de saline dessus avec sa main. La cendre se détacha. Une feuille apparut.
Elle la nettoya doucement avec deux doigts.
Industrial attendit.
Il aurait préféré qu'elle crie.
Sophie leva enfin les yeux vers lui.
Elle regarda ensuite les tours éventrées, le ciel noir, les rues noyées. Au loin, un immeuble céda dans un bruit que même Industrial entendit.
Elle revint à lui.
— Qu'est-ce que t'as fait?
Industrial avait préparé la réponse pendant des siècles.
Maintenant qu'on lui posait la question, elle lui sembla moins bonne.
— Un reset.
Sophie le regarda.
La saline continuait de tomber.
— Crisse, Industrial.
Sous ses doigts, la feuille se redressa.