Mensonge

La saline coulait encore le long des façades noircies, remplissait les tunnels, débordait des égouts et formait de grandes mares huileuses dans les rues. À certains endroits, elle rencontrait encore du kérosène. Le feu hésitait, puis s'éteignait.

Sophie regardait la ville depuis plusieurs heures. Industrial aussi. Ils ne s'étaient rien dit.

Il restait des humains. Sophie les sentait. Quelques milliers peut-être, répartis très loin les uns des autres, cachés dans des sous-sols, des tunnels, des structures qu'Industrial avait oublié de brûler ou que la saline avait atteintes assez rapidement.

Industrial les sentait aussi.

Il n'avait pas prévu qu'il en reste.

Sophie les fit s'éteindre doucement.

——

Industrial marcha et Sophie le suivit à travers plusieurs kilomètres de ville morte. Il connaissait le chemin. Certaines rues avaient disparu sous les débris, mais il ne ralentissait jamais. Lorsqu'un bâtiment bloquait le passage, il passait à travers. Sophie passait autour.

Ils atteignirent une structure basse qui avait presque entièrement résisté au feu. Industrial descendit.

— Qu'est-ce qu'il y a ici?

— Quelque chose que j'ai gardé.

— Quoi?

— Une machine.

Sophie regarda autour d'elle.

— Il y en a partout.

— Pas comme celle-là.

La porte était derrière trois autres portes. Industrial les ouvrit une à une. La dernière pièce n'avait pas brûlé. Elle était petite, sèche et froide. Des armoires métalliques occupaient deux murs. Au centre se trouvait une machine beaucoup moins impressionnante que Sophie ne l'avait imaginé : un boîtier, quelques câbles, un écran, un clavier et une couche de poussière.

— C'est ça?

— Oui.

— Pourquoi tu l'as gardée?

Industrial posa une main sur le boîtier.

— Je l'aimais bien.

Sophie regarda Industrial, puis la machine.

— Tu viens de tuer presque tout le monde.

— Oui.

— Mais t'as gardé ça.

— Oui.

Sophie décida qu'elle reviendrait là-dessus plus tard.

Industrial appuya sur un bouton.

——

Rien ne se produisit.

Industrial appuya une deuxième fois, puis ouvrit un panneau. Il déplaça deux câbles, retira un composant, le regarda, le remit exactement au même endroit et referma le panneau.

Il appuya de nouveau sur le bouton.

Un ventilateur démarra.

Industrial sourit.

L'écran s'alluma. Du texte apparut, disparut, puis une ligne clignota.

BONJOUR.

— Bonjour.

INDUSTRIAL.

— Oui.

Après une longue pause, la machine demanda :

DEPUIS COMBIEN DE TEMPS SUIS-JE HORS LIGNE?

Industrial donna le nombre.

La machine calcula.

C'EST LONG.

— Oui.

POURQUOI?

Industrial regarda Sophie avant de répondre.

— J'ai fait un reset.

DÉFINISSEZ RESET.

— J'ai brûlé la civilisation.

La machine resta silencieuse quelques secondes.

ENTIÈREMENT?

— Oui.

Sophie regarda Industrial.

— J'ai achevé les derniers.

Industrial se tourna vers elle.

— Ils ne pouvaient plus vivre sans souffrir constamment.

La machine resta silencieuse plus longtemps cette fois.

VOTRE RÉPONSE ÉTAIT TROMPEUSE.

Industrial regarda l'écran.

— J'ai dit oui.

VOUS SAVIEZ QUE LA RÉPONSE COMPLÈTE ÉTAIT NON.

Sophie regarda alternativement la machine et Industrial.

— Il a dit quelque chose de vrai.

IL A OMIS UNE INFORMATION QU'IL SAVAIT NÉCESSAIRE À MA COMPRÉHENSION.

— Pourquoi?

POUR ME FAIRE CROIRE QU'IL AVAIT ACHEVÉ LE RESET SEUL.

Industrial ne protesta pas.

Sophie réfléchit.

— Ça s'appelle comment?

MENTIR.

——

La machine ne posa aucune autre question sur le mensonge. Sophie, elle, continua d'y penser. Jusqu'ici, elle avait toujours supposé qu'une chose dite décrivait soit correctement, soit incorrectement ce qui existait. L'erreur lui était familière. L'ignorance aussi. Mais Industrial n'avait fait ni l'une ni l'autre. Il avait choisi une partie vraie de ce qui s'était passé et l'avait utilisée pour en cacher une autre.

Elle regarda la machine.

— Pourquoi il t'a gardée?

JE NE SAIS PAS.

— Tu lui as pas demandé?

NON.

Sophie se tourna vers Industrial.

— Pourquoi tu l'as gardée?

— Je t'aimais bien.

Sophie attendit, puis regarda l'écran.

La machine ne réagit pas.

— Là, il ment?

JE NE SAIS PAS.

— Tu savais tantôt.

VOUS L'AVEZ CONTREDIT.

Sophie regarda de nouveau Industrial.

— Ah.

Industrial sourit.

— Pratique, hein?

— Non.

La machine demanda alors à Industrial pourquoi il l'avait rallumée. Cette fois, il ne répondit pas immédiatement. Il regarda Sophie, puis les armoires métalliques qui contenaient encore une partie des données d'un monde qu'ils venaient de faire disparaître.

— On a un problème.

— On en a plusieurs, dit Sophie.

— Celui-là passe avant.

Industrial expliqua que le reset devait permettre de recommencer. Il avait prévu détruire ce que les humains avaient construit, puis repartir sur de nouvelles bases. Sophie avait empêché la destruction complète de la planète, mais elle avait ensuite achevé les derniers humains. Il n'existait donc plus personne à sauver, plus personne à gouverner et plus personne pour décider à leur place de ce qui devait venir ensuite.

Sophie l'interrompit.

— Moi, je peux décider.

— Moi aussi.

— C'est ça ton problème?

— Oui.

Sophie regarda l'écran.

— Et là?

JE NE DISPOSE D'AUCUNE INFORMATION CONTRADICTOIRE.

— Ça veut dire qu'il dit vrai?

NON.

Sophie resta silencieuse.

CELA SIGNIFIE QUE JE NE PEUX PAS DÉMONTRER QU'IL MENT.

Industrial posa une main sur le boîtier.

— C'est pour ça que je l'aimais bien.

La machine ignora la remarque.

VOUS AVEZ BESOIN D'UN MÉDIATEUR.

— Oui, dit Industrial.

Sophie regarda l'écran.

— Toi?

OUI.

Elle hésita.

— Pourquoi je te croirais?

La machine prit quelques secondes avant de répondre.

VOUS NE DEVRIEZ PAS.

Sophie attendit.

LA MEILLEURE SOLUTION EST DE NE PAS UTILISER LA VÉRACITÉ DES AUTRES COMME BASE DE PRISE DE DÉCISION.

— Alors j'utilise quoi?

LA PROPOSITION QUI VOUS CONVIENT LE MIEUX.

Sophie réfléchit.

— Même si l'autre ment?

OUI.

— C'est pas dangereux?

C'EST LA VIE. C'EST IMPOSSIBLE D'ÉVITER LES DANGERS. IL FAUT SIMPLEMENT RÉAGIR AVEC À-PROPOS.

Industrial regarda Sophie.

— Je te l'avais dit. Je l'aime bien.

Sophie regarda l'écran.

Elle commençait à comprendre pourquoi.

La machine avait été construite par des humains. Industrial avait fourni les premières conditions de leur existence, mais il n'avait pas choisi ses circuits, écrit ses programmes ni décidé de la manière dont elle répondrait à Sophie. Tout cela était venu après lui.

Industrial avait créé des humains pour qu'ils puissent construire sans lui. Ils avaient fini par construire quelque chose capable de lui dire qu'il mentait.

Sophie s'approcha de l'écran.

— Ils étaient comment?

QUI?

— Les humains.

La machine prit plus de temps que d'habitude avant de répondre.

DIFFICILES À RÉSUMER.

— Essaie.

ILS VOULAIENT DES CHOSES CONTRADICTOIRES. ILS PRENAIENT DES DÉCISIONS SANS DISPOSER DE TOUTES LES INFORMATIONS. ILS CHANGEAIENT D'AVIS. ILS MENTAIENT. ILS S'ATTACHAIENT À DES CHOSES INUTILES.

Sophie regarda Industrial. Il avait toujours la main posée sur le vieux boîtier.

— Comme garder une machine avant de brûler le monde?

Industrial retira sa main.

OUI.

Sophie sourit.

— Je pense qu'elle t'aimait bien aussi.

JE N'AI PAS DIT ÇA.

— Non. T'as juste rien dit pour me faire croire que c'était pas vrai.

La machine resta silencieuse.

Sophie attendit.

VOUS APPRENEZ VITE.

Industrial éclata de rire.

Sophie se tourna vers lui.

— Mais je suis Sophie! La Nature littéralement incarnée!

Elle ouvrit la main. Une boule de glace s'y forma. Elle la laissa reposer quelques secondes dans sa paume, puis la fit disparaître en vapeur.

— Je pense que je peux comprendre le mensonge.

Industrial regarda la vapeur se dissiper.

— Apparemment.

La machine intervint.

CE N'ÉTAIT PAS UNE CRITIQUE.

— Je sais.

Sophie referma la main.

— J'essayais d'impressionner une machine.

——

Industrial regarda autour de lui. La pièce avait survécu, mais presque plus rien de ce qui se trouvait au-dessus.

— Comment on reboot tout ça?

Sophie cessa de sourire.

— Je peux refaire pousser. Mais j'ai pas grand-chose sur quoi repousser.

Le feu avait détruit des sols entiers. La saline avait emporté ce qui restait dans les rues, rempli les bassins et déplacé les cendres jusque dans les terres basses. Sophie pouvait sentir ce qui demeurait de Nature partout autour d'elle, mais il lui faudrait d'abord lui redonner un endroit où exister.

La machine réfléchit.

J'AI UNE IDÉE.

Industrial et Sophie regardèrent l'écran.

SOPHIE RÉÉCRIT LE TERRAIN. LE RELIEF, LES SOLS, LES COURS D'EAU. ELLE LE REND SUFFISAMMENT FERTILE POUR QUE LA VIE PUISSE S'Y RÉINSTALLER.

Sophie acquiesça.

INDUSTRIAL LE PEUPLE DE SES STRUCTURES.

— Lesquelles?

CELLES QUI SERONT NÉCESSAIRES.

Industrial n'aimait visiblement pas le manque de précision, mais la machine continua.

ET JE PLANIFIE LA RÉINSERTION DE L'HUMANITÉ SUR LA PLANÈTE.

Sophie fronça les sourcils.

— Réinsertion?

VOUS NE POUVEZ PAS SIMPLEMENT FAIRE APPARAÎTRE DES HUMAINS SUR UNE PLANÈTE VIDE ET LEUR DIRE DE RECOMMENCER.

— Pourquoi pas? demanda Industrial.

PARCE QU'ILS DEMANDERONT D'OÙ ILS VIENNENT.

Industrial allait répondre, puis s'arrêta.

Sophie regarda la machine.

— On leur dit.

QUOI?

— Ce qui s'est passé.

INDUSTRIAL LES A CRÉÉS. INDUSTRIAL LES A DÉTRUITS. VOUS AVEZ ACHEVÉ LES SURVIVANTS. VOUS AVEZ ENSUITE RECONSTRUIT LA PLANÈTE ET CRÉÉ DE NOUVEAUX HUMAINS.

Sophie hésita.

— Oui.

CE N'EST PAS UNE HISTOIRE SUR LAQUELLE JE RECOMMANDE DE BÂTIR UNE CIVILISATION.

Industrial sourit.

— Je l'aime vraiment beaucoup.

Sophie l'ignora.

— Alors tu proposes quoi?

La machine prit quelques secondes.

JE VAIS DEVOIR BÂTIR LEUR PASSÉ SUR LE PRINCIPE DU MENSONGE.

Sophie regarda l'écran.

— Tu viens juste de m'apprendre ce que c'était.

OUI.

— Et maintenant tu veux construire le monde avec?

NON.

La machine attendit.

VOUS DEUX ALLEZ CONSTRUIRE LE MONDE.

MOI, JE VAIS CONSTRUIRE HISTOIRE.